Pensée magique, pensée rationnelle

Pour Klaus
 Détail de la Grotte de Lascaux

Lorsque, dans leur exil américain, les penseurs Horkheimer et Adorno rédigèrent la « Dialectique des Lumières » (1), ils ne devaient pas se douter que leur thèse se vérifierait quelque soixante-dix ans plus tard dans des conditions bien différentes de celles qu’ils avaient fui, après avoir assisté à l’effondrement de la civilisation européenne dans le maelstrom de la barbarie fasciste et en particulier du nazisme allemand. Cette thèse tient en quelques mots : la victoire du rationalisme sur la mythologie n’est qu’apparente car, en cherchant à dominer la nature tant extérieure (notre fameux « environnement ») qu’intérieure (nos « pulsions », « affects » etc.), la pensée issue des Lumières se fourvoie progressivement dans une nouvelle forme de mythologie qui rationalise la domination économique, technologique que l’homme entend exercer sur un monde « démythifié » (« désenchanté », « objectivé ») et en dernière instance sur sa propre nature (« humaine »). D’où une forme inédite de barbarie, enfantée par la civilisation même qui se place sous le signe exclusif du rationalisme.


Pour qui divise l’humanité en camps du bien et du mal, en civilisés d’un côté et barbares de l’autre, pour qui admet une « barbarie des origines » dont la civilisation nous aurait délivrés une fois pour toutes, cette thèse restera incompréhensible. Or, l’histoire nous enseigne – en particulier avec l’exemple du fascisme allemand qui constitue la préoccupation principale de nos auteurs – que les braves travailleurs présumés « naïfs » tout comme les bons bourgeois considérés comme « raffinés » et « cultivés » peuvent, dans certaines circonstances, se transformer en bêtes féroces, en monstres déshumanisés, en robots exécutant l’ordre d’un « guide » de droit quasi « divin », ou peut-être simplement d’un « shaman moderne » dont les vociférations sont démultipliées par le « miracle » technologique de la radio, dont tous les foyers allemands ont été religieusement équipés dès 1933. Et qui finissent par commettre le plus grand massacre collectif que l’humanité ait connu jusqu’alors.

C’est cela que nos auteurs ont essayé de comprendre. Et quoi de plus patent que l’irruption d’une « pensée magique », que l’on croyait bannie à jamais, dans cet univers rationnel et déjà hautement technologique de l’entre-deux-guerres.

La transposition de cette thèse à l’époque présente doit s’arrêter sur ce que j’appelle ici la « pensée magique ». Comme il est malaisé de tracer une ligne de démarcation entre barbarie et civilisation, puisqu’il s’agit de deux pôles entre lesquels l’humanité n’a cessé d’osciller tout au long de son histoire, il serait absurde de considérer que nos activités de pensée puissent se réduire à leur seule dimension rationnelle. Et c’est précisément cette erreur qui fut commise par les Lumières, en particulier avec le projet cartésien de « détacher [notre] esprit des sens » et de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (2). Car ce projet, que l’humanité scientifique s’est employée dès lors à mettre en œuvre, possède lui-même toutes les caractéristiques d’une « pensée magique » qui – c’est le point crucial – fait irrémédiablement partie du fonctionnement complexe de nos activités mentales, s’inspirant de notre sensibilité et de nos désirs, de notre imaginaire et de nos rêves, mais sans doute également de notre folie, de nos excès, de nos angoisses. Avec la négation, le déni de ces éléments si importants pour l’évolution singulière de l’humanité à travers les âges, on quitte déjà le terrain de la « pensée rationnelle » pour un monde parallèle où nos désirs de toute-puissance sont censés se réaliser, bien souvent en dépit du bon sens que Descartes pensait encore être « la chose au monde la mieux partagée ». Or, il semble de plus en plus difficile de lui donner raison sur ce point.

La pensée magique ressurgit donc, tel le fameux retour du refoulé prédit par Freud, dans un univers rationnel et technologique. Et si celui-ci se définit comme « civilisé », il ne restera à celle-là que la forme de la « barbarie » dans la logique binaire du tiers exclu : depuis les jeux de guerre virtuelle dont on abreuve aujourd’hui nos enfants jusqu’aux prêches digitales au milieu de têtes réellement tranchées.

Force est de constater que le projet rationnel de domination de la nature saccompagne aujourd’hui d‘un désastre aussi bien écologique qu’économique qui encadre ce que l’on désigne par le pléonasme moderne de « monde globalisé ». Sous nos latitudes, les chiffres du chômage approchent à présent de ceux qui ont précédé l’avènement de la barbarie nazie tandis que, dans un certain nombre de pays maintenus dans la pauvreté, les conditions de travail et les salaires sont encore comparables à ceux qui prévalaient en Occident au 19e Siècle. Comme si cela ne suffisait pas, le projet initial de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » se solde actuellement par une série aussi impressionnante qu’imprévisible de « catastrophes écologiques », que les apôtres de la mondialisation libérale aimeraient encore nous vendre comme des phénomènes indépendants du système économique qui de toute évidence les engendre. Ce sont en particulier les changements climatiques et la désertification croissante de la planète qui, avec la paupérisation des populations et la multiplication des scènes de guerre, entraînent ce que l’on nomme par euphémisme la « crise des migrants », prédite depuis longtemps. Celle-ci vient intensifier la pression d’une crise économique et financière qui – paradoxe ! – tend à s’éterniser

Un terreau idéal pour cette nouvelle forme de « terrorisme » high-tech mû par une pensée magique qui, refoulée, revient sous la forme effrayante d’un cauchemar réel dont l’irrationalité fondamentale se nourrit de la rationalité même qui pensait pouvoir l’exclure : cest cela qu’il sagissait ici de montrer.

***

Précisons encore, pour éviter les méprises, qu‘il nous est désormais impossible de retourner à la nature dans sa pureté originelle comme l’imaginait encore Rousseau, ou à une quelconque mythologie antique, voire une pensée animiste, car nous ne saurions effacer « l‘Âge de Raison » sans risquer une nouvelle fois d’être en proie à l’une de ces régressions dont les fondamentalismes monothéistes offrent de nos jours un tableau clinique de tout premier choix. Car ils se sont emparé du besoin humain de métaphysique que le rationalisme scientifique se faisait fort d‘éradiquer comme s’il s’agissait d’une maladie infantile de l’humanité. Alors que nous étions déjà en train d’apprendre à philosopher.



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Références

(1) Max Horkheimer & Theodor W. Adorno : Dialektik der Aufklärung, philosophische Fragmente, New York 1944 /Amsterdam 1947 / Francfort 1969 – Traduction française : Dialectique de la raison, fragments philosophiques, Paris 1974
(2) René Descartes : Méditations Métaphysiques, Paris 1641 (« détacher mon esprit des sens », 4e Méditation, début). – Id. (anonyme) : Discours de la Méthode, Leyde 1637 (« nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », 6e partie, 2e paragraphe)
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