La conscience de la mort

NB. – J’ai continué à travailler sur les idées de ce premier petit texte dans mes Réflexions sur la relation entre la conscience et la mort, rédigées en langue allemande >Überlegungen zur Bezeiehung zwischen Bewusstsein und Tod (2018)
– Une hypothèse –
Une forme particulière de conscience nous distingue des autres êtres qui vivent sur cette planète : nous savons que nous allons mourir, et il nous est difficile d’annuler les effets de ce savoir, qui nous confronte à une temporalité irréversible marquée par la finitude, quand l’immortalité présumée de l’âme, promue par les traditions philosophiques et théologiques, nous promet l’éternité. – En effet, l’histoire des idées – en particulier la pensée issue des trois monothéismes – a placé les mortels que nous sommes sous le signe de l’éternité (sub specie aeternitatis) où nous n’avons pas à envisager la rupture, l’effacement, le néant qui accompagnent la conscience du caractère inéluctable de notre propre mort. Pour éviter l’abîme qui s’ouvre ici, les penseurs ont donc conçu une différence radicale entre l’âme et ce corps dont la « corruption » après la mort ne pouvait être mise en doute, même après la tentative d’immortalisation que fut sa momification ; ainsi, par la figure d’une âme éternelle, la conscience de la mort a eu pour effet pervers à la fois de « désincarner » l’esprit et de « déspiritualiser » le corps, nous confrontant à deux entités distinctes, apparemment séparées par une insurmontable « différence de nature ».

 

Depuis Spinoza jusqu’à Freud et plus récemment la médecine « psycho-somatique », les théoriciens ont cherché de manières très diverses à « réconcilier », « ré-unir » deux éléments qui, en vérité, n’ont jamais été séparés que par la pensée et les civilisations qui se sont bâties sur cette différence. Et tout le problème est là, ou pour citer une définition peu académique de la paranoïa : « Même si c’est faux, c’est vrai ! » Car il faudrait mettre entre parenthèses deux ou trois millénaires d’histoire des civilisations et des idées qui ont forgé les concepts, les terminologies, les outils de la pensée avec lesquels nous opérons encore aujourd’hui. Pour preuve : si le corps et l’âme (l’esprit) sont réellement indissociables, nous n’avons aucun mot simple pour désigner cette unité.

 

La conscience de la mort détermine nécessairement notre conception du temps, qui se présente alors sous son aspect irréversible et fini (limité). Or, la négation – le « déni » – de cette condition mortelle au moyen de diverses théories spéculatives ou stratégies psychologiques, dont le refoulement pur et simple est la plus patente, nous permet au contraire de concevoir une temporalité reproductible : réversible, cyclique, infinie (indéfinie). Dans cette perspective, nos instants vécus n’ont plus le même statut puisqu’ils semblent indéfiniment réitérables, tel un « éternel retour du même » au rythme des jours, des saisons, des années.
***

A nous, vivants, la mort se manifeste en premier lieu par la disparition d’un autre être, quand notre propre mort ne peut en principe nous « apparaître » qu’au moment même où elle consigne notre « disparition ». Ainsi, la « conscience de la mort », actuelle et vivante, nous enjoindrait à reformuler le concept même de notre existence et de la « phénoménalité du monde » à la lisière d’une impermanence radicale : de manière générale, tout phénomène est présenté comme un apparaissant ; peuvent nous apparaître des êtres, des choses, des idées, des sensations. Or tout apparaître englobe un « ne pas être là » antérieur et, logiquement, un disparaître à venir (ultérieur). L’apparaître se produit donc à partir d’une absence qui, paradoxalement, reste présente dans la nécessité même d’une disparition future de ce qui vient à paraître : dès lors, la notion de phénomène doit être définie par la présence impermanente qui nous est ainsi dévoilée. Et notre capacité, à nous êtres vivants, de « percevoir » (penser & sentir) des « phénomènes » comporte cette double détermination de « mettre en présence et en absence » les êtres, choses, idées, sensations.

De son côté, Sigmund Freud commence par admettre, avant son hypothèse de « l’instinct de mort », un principe de plaisir (1) avec la notion de libido, concept médiéval « actualisé » par Baruch de Spinoza (2), libido ou éros qui révèle un manque fondamental traversant notre être, faisant de nous des « êtres de manque ». Et Freud a montré que la libido était en étroite connexion avec notre faculté d’imaginer, en ce sens que l’imagination nous permet d’halluciner dès la petite enfance l’objet désiré (absent ou manquant) et de produire ainsi (notamment dans nos rêves) l’illusion d’une satisfaction, mais aussi une forme de permanence des êtres et des choses, puisque nous pouvons leur imprimer à loisir une présence fictive dans l’esprit. C’est ici qu’il faudrait chercher la source de l’illusion d’une permanence du monde et de nous-mêmes avec, en particulier, la croyance en une pérennité de l’âme.

La pensée rationaliste, notamment avec Immanuel Kant (3), vise à ramener sur terre – ou « à la raison » – cette âme éthérée que l’Antiquité et le Moyen Age lui ont légué, en introduisant la notion moderne de conscience, ou d’être conscient (Bewusstsein), cette « unité synthétique de nos représentations » comme la définit Kant, que l’on peut également présenter comme une instance active de contrôle, qui nous permet d’anticiper (de rechercher ou d’éviter) certains événements de la vie réelle à partir d’une connaissance préalable du monde et d’un savoir acquis par expérience. Cette activité synthétique de la conscience qui, par la pensée, donne une unité à la diversité des intuitions et des manifestations du monde, imprime alors une permanence à celui-ci, mais également à l’esprit – au « moi » – capable de telles activités de pensée.

***
On sait que l’angoisse motive la plupart des « maladies mentales » répertoriés par la psychiatrie. L’angoisse réclame des « passages à l’acte ». Mais on ne confondra pas source et déclencheur d’angoisse. Son « déclencheur » est toujours le fruit d’un déplacement considérable qui procède d’un refoulement fondamental que l’on peut mettre en relation avec l’idée insupportable que semble être notre propre disparition, remettant en cause toutes les figurations de permanence tant collectives (« culturelles ») que personnelles, dont nous avons besoin pour vivre (« survivre ») dans les conditions prescrites par nos civilisations. – Dans le modèle ternaire de l’esprit proposé par Freud, le « moi » fait le lien entre l’inconscient pulsionnel soumis au principe de plaisir – en somme notre « corps » ! – et le monde extérieur, gouverné par le « principe de réalité ». Mais le moi, s’il se distingue par ses activités conscientes ancrées dans la « vie réelle », génère également des projections « imaginaires », tant sur lui-même que sur les autres et le monde, où les lacunes d’une perception forcément fragmentaire sont alors comblées par une vision à prétention « totalisante ». – Ce sont sans doute en partie ces projections imaginaires du moi, notamment dans nos rêves, qui peuvent déclencher des épisodes d’angoisse, à la fois nocturnes (« cauchemar ») et, par voie de conséquence, diurnes, lorsqu’elles doivent se mesurer au diktat d’un « principe de réalité » qui par définition diffère (de) ce que l’on se plaît à imaginer. – Ainsi, entre nos nuits et nos jours, il y a un abîme qui pousse les mortels que nous sommes vers une tendance éminemment civilisationnelle à l’immortalisation, terrible, factice, angoissante et finalement meurtrière, quand on considère les entreprises de destruction que ces activités spécifiquement humaines réclament comme une sorte de sacrifice récurrent, de « prix à payer ». – Et c’est le pendant de cette immortalité factice, l’aperception du monde comme permanence, qui, sans cesse contredit par son impermanence phénoménale, sa temporarité, représente sans aucun doute un générateur puissant d’angoisse.

 

On se souviendra peut-être dans ce contexte de la similitude, ou « coémergence », remarquée par les poètes du 19e Siècle, entre l’angoisse et l’ennui (le « spleen »). Il s’agit d’une « vacuité » (« vanité »), déjà notée par Pascal, qui pousse les hommes vers le « divertissement ». – S’agit-il ici encore de cette même idée insupportable qui, refoulée, produit ce vide fondamental et ce « nihilisme », pointé par Friedrich Nietzsche (4), qui y voit la perversion de l’idéalisme ? Est-ce un « idéal du moi » qui s’effondre, n’ayant cessé – depuis le monde gréco-romain jusqu’aux « révolutions » industrielles et technologiques modernes – de persécuter les êtres avec une transcendance fictive, et qui, en prenant l’allure d’une dette symbolique, rend le réel insupportable et l’imaginaire suspect ?
 
***
 
Pour clore ce bref passage en revue, revenons un instant à la « conscience de la mort », qui pourrait bien être à l’origine d’un refoulement fondamental, éminemment « civilisateur », et générateur en retour de la fameuse « angoisse devant la mort ». Or, sans avoir – et pour cause – fait moi-même l’expérience de la mort, le bon sens me conduit à penser ceci : étant une étape nécessaire par laquelle toute vie doit passer, cette expérience finale ne devrait avoir, comme telle, rien de terrible et pourrait même s’accompagner – comme d’autres étapes nécessaires à la vie, comme la prise de nourriture ou l’acte de reproduction sexuelle – d’une sensation de bien-être, d’une relâchement agréable. Si tel était le cas, cette angoisse ne concernerait donc pas la mort en elle-même, mais découlerait davantage de l’inadéquation entre la représentation – tant collective que personnelle – que nous avons de notre monde de vie en tant que totalité permanente, reproductible à l’infini, et notre vraie nature : impermanente et lacunaire, temporaire et irréversible.
 

Ainsi, l’hypothèse esquissée ici, qui réclamerait certainement un développement plus conséquent et rigoureux sur le plan anthropologique, tient à ce que le générateur de toute idée de transcendance ou de permanence, de toute représentation universelle serait à chercher du côté de ce phénomène de la mort dont nous avons pris conscience sans être à même d’en comprendre le sens. (5) – Si, de plus, il s’avère que la distinction entre le corps et l’âme (ψυχή), en tant que « différence ontologique », procède de cette même problématique, l’angoisse – comme phénomène littéralement méta-physique (6) – s’expliquerait par le retour de ce qui est refoulé (7) : notre corps mortel.

SK, 2014
________________________________
Notes :
(1) Freud développe ces problèmes en particulier dans l’essai intitulé Par-delà le principe de plaisir (Jenseits des Lustprinzips, 1920).
(2) Spinoza utilise ce concept (avec celui de cupiditas) dans L’Éthique, rédigée entre 1661 et 1675 et publiée à titre posthume (1677) : cf. la quatrième partie sur la servitude humaine.
(3) Kant présente son « modèle de l’esprit », qui conserve toujours une certaine actualité, dans la première partie de sa Critique de la Raison pure (1781/87).
(4) Le thème du « nihilisme européen » occupe notamment la seconde partie de l’œuvre de Nietzsche, jusque dans les « fragments posthumes » (1882-1888). Le passage le plus connu est sans doute le § 125 du Gai Savoir (Die Fröhliche Wissenschaft, 1882) où il annonce que « Dieu est mort » .
(5) Remarquons que les premiers actes civilisateurs sont les rites funéraires. Et l’un des premiers textes fondateurs de l’humanité – le Gilgamesh – décrit le désarroi du héros éponyme, roi d’Uruk, devant la mort de son ami Enkidu, qu’il ne parvient aucunement à comprendre. Et c’est ce deuil impossible qui le décide à se mettre en quête de l’immortalité.
(6) Les spécialistes remarqueront ici et ailleurs certains accents heideggeriens (Sein und Zeit, 1927) ; or, si ce petit texte a une seule prétention, c’est de montrer que l’on peut penser différemment les problèmes abordés, qui n’ont d’ailleurs pas attendu la philosophie de M. Heidegger pour se poser.
(7) L’une des découvertes importantes de Freud est cet effet remarquable du refoulement, puisqu’il ne s’agit pas d’un oubli pur et simple : la pensée refoulée – gênante, inacceptable, insupportable pour la conscience – continue de travailler « en sourdine » l’entité psychosomatique que nous sommes – puisqu’il n’y a pas de mot simple pour dire ça ! –  et peut réapparaître sous d’autres formes, notamment comme ce qu’il est convenu d’appeler le « symptôme ». – Cf. notamment Freud (1915) : Die Verdrängung (Le refoulement).
A propos d'un changement de paradigme
Svante Päabo et un crâne de Néandertal
Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s