Le commerce du temps

Selon une définition couramment utilisée, « le temps est de l’argent ». En effet, l’argent permet d’acheter du temps et le temps de gagner de l’argent. Mais de quel temps s’agit-il ? Car il est bien évident que l’on ne peut « racheter » son enfance ou sa jeunesse : avec ou sans fortune, il est impossible d’inverser le cours du temps pour revivre les expériences uniques du passé (1).
Et qu’en est-il du présent ? Ne peut-on pas « libérer » du temps en achetant un service ou un produit, une prestation ou une performance ?
Ici se pose un problème à ma connaissance peu discuté : le temps que j’achète à quelqu’un d’autre pour profiter de mon propre temps ainsi « libéré » n’est pas le même que le temps vendu par l’autre pour subvenir à ses besoins ; car celui-ci ne peut jamais être récupéré dans sa singularité, alors que le temps acheté est indéfiniment « reproductible » : cela tient au fait que le vendeur doit sacrifier le seul temps dont il dispose – son temps de vie unique, irréversible et limité – tandis que l’acheteur n’est en principe intéressé que par le temps nécessaire à la prestation ou à la production qu’il acquiert ; par-delà toute question personnelle, l’acquéreur aura donc tendance à choisir le meilleur prestataire, le meilleur producteur, et s’il n’est plus satisfait par telle ou telle performance, il aura toujours le loisir d’en choisir une autre parmi les nombreuses offres sur le marché.

Ainsi, pour être compétitif, celui qui vend son temps doit le « désingulariser» pour le mettre au service de l’acquéreur : sa performance doit pouvoir être répétée, renouvelable, en ce sens que l’énergie, l’effort investis ne doivent pas constituer un « passif » mais toujours conserver la même efficacité, la même « fraîcheur ». Le vendeur doit donc convertir son temps de vie unique, irréversible et limité, en un temps « commercialisable » et comme tel indéfiniment reproductible (2).

À ce point, il convient de préciser que cette présentation du temps ne s’applique en principe qu’à nos sociétés modernes avec leur économie libérale où il existe quelque chose comme un marché – plus ou moins auto-régulé– du travail, des loisirs et in fine du temps.
Cela posé, peut-on effectivement acheter et vendre du « temps présent » ? Ne s’agit-il pas toujours d’un temps futur, hypothétique, et par conséquent d’une sorte d’« hypothèque » sur le temps, conclue entre « vendeur » et « acheteur » ? Autrement dit : « l’acte de vente », l’engagement n’est-il pas toujours conclu avant que le temps soit effectivement mis à disposition ? – Par contre : lorsqu’on achète un produit qui inclut le temps nécessaire à sa production, n’acquiert-on pas dans ce cas du « temps passé » ?
Ces questions, que nous laisserons ici en suspens, sont importantes dès lors que l’on aborde le problème du « présent », de la « présence » ou de l’« actualité » comme césures entre les deux traditionnelles extensions temporelles que sont le passé et le futur. Ces deux dimensions « virtuelles » du temps désignent des « non-existences » ou des « absences » : si le passé indique une présence révolue et « irrécupérable » comme telle, le futur suggère une présence à venir, mais toujours incertaine et donc « virtuelle » tant qu’elle n’est pas « réalisée ».
Ainsi, la différence posée entre le temps reproductible, indéfini, et le temps irréversible, limité, devient essentielle en admettant que le « temps présent » ou le « temps de présence » ne peut être vendu et acquis que s’il est reproductible ; cette hypothèse exige aussi que toute « activité » générée au cours d’un présent « commercialisable » est elle-même reproductible, que ce soit par une même personne ou par d’autres.
***
La généralisation de l’hypothèse proposée à une théorie du temps à vocation universelle n’est pas envisageable car la domination actuelle du temps indéfiniment reproductible sur le temps de vie, unique, limité et irréversible, est le fruit d’une évolution de la civilisation occidentale à l’âge de la « reproductibilité technique », comme le veut le titre de l’essai paradigmatique de Walter Benjamin sur l’œuvre d’art (3). D’ailleurs, entre le début et le milieu du 19e Siècle, on constate déjà une évolution du « temps de travail » avec l’avènement des révolutions industrielles placées sous le signe de la mécanisation. – Et aujourd’hui, à l’ère technologique et cybernétique, notre « temps libre » est lui aussi, pour une part importante, accaparé par ce temps reproductible, « commercialisé » par l’industrie du divertissement, qui a pris un essor formidable avec l’apparition d’internet. Si le cinéma était déjà conçu à l’origine pour la reproductibilité, la multiplication et la répétition identique des projections, la « culture de l’image et du son » atteint une dimension nouvelle avec la prolifération exponentielle des vidéos de toute origine et nature, consultables à tout moment sur les réseaux, se substituant au temps présent et à la présence (4). – À cela s’ajoute l’usage de nos « machines de communication », qui présuppose l’absence des interlocuteurs et tend de ce fait à promouvoir une présence virtuelle et reproductible au dépens de la présence effective – et singulière – des communicants (5).
On peut donc dire que l’hégémonie d’un temps indéfiniment reproductible, tel qu’elle est envisagée ici, tant dans le monde du travail que dans la « culture des loisirs », est la conséquence directe du mode de vie exigé par notre civilisation, basée sur la reproductibilité technologique et la répétitivité des performances. Il ne saurait donc être question ici de la « nature » mais simplement d’une conception particulière – « civilisationnelle » – du temps qui, cependant, génère un certain nombre d’effets pratiques de grande envergure. De là il suit que d’autres conceptions du temps sont possibles. Ce qui permet tout de même de conclure à une « nature » du temps qui s’apparenterait à quelque chose de l’ordre de la subjectivité, de la perspective, de la « relativité ».

 

SK, 2015
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Notes
(1) Comme cherche à le faire en vain le protagoniste de La répétitionde S. Kierkegaard (1813-1855). Notons en passant que ce texte remarquable est paru en plein « boom » industriel (1843).
(2) On pourrait croire que le « temps de vie » comme tel ne possède aucune « valeur marchande ». Or, si l’on considère certaines œuvres d’artistes, qui de toute évidence ont consacré tout leur temps, leur énergie, leur vie, leur « âme » à créer des objets uniques, force est de constater qu’ils réalisent parfois des sommes fabuleuses sur le « marché de l’art ». Bien souvent post mortem !
(3) Walter Benjamin (1892-1940) a rédigé Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit en 1935 dans son exil parisien. L’année suivante, l’essai parut sous une forme abrégée dans la traduction française de Pierre Klossowski : L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée(in Zeitschrift für Sozialforschung, 1936). La version définitive en langue allemande ne fut disponible que vingt ans plus tard : Walter Benjamin, Schriften, tome I, éd. par Theodor W. Adorno. Suhrkamp, Francfort/Main 1955.
(4) Remarquons que les premières émissions de radio (au début des années 1920) et de télévision (popularisées après 1945) étaient diffusées en direct : il fallait être présent devant son poste au moment de la transmission, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui (podcast/replay).
(5) Comme pour la radio et la TV, les premières communications téléphoniques (dès les années 1910) devaient être prises au moment de l’appel : bien que mis au point en 1898 sous le nom de « télégraphon » (des brevets pour le téléphone ayant été déposés dès 1870), le répondeur-enregistreur téléphonique ne se répand que depuis les années 1960 (entreprises) et 1980 (grand public).

 

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