Heidegger en France (2008)

On s’apercevra d’une obsession majeure dans la pensée philosophique en France, qui tient en un seul nom propre : Heidegger ! La pensée française du 20e Siècle a pourtant été l’une des plus fécondes que l’on puisse imaginer (on nous dispensera de name dropping) : pourquoi alors s’en référer – sans toujours comprendre l’original – à un philosophe dont tout semble indiquer qu’il a accueilli favorablement l’avènement de l’un des régimes politiques les plus meurtriers de l’histoire ? A-t-on essayé de comparer, si possible dans le texte, les idées exprimées dans « Was ist Metaphysik? » (1929) – une sorte de condensé de son œuvre majeure « Sein und Zeit » (1927) – avec le tristement célèbre « Discours du rectorat » (1933) ? Etudié les relations qu’entretenait le « disciple » avec son maître Husserl pendant le fascisme ? La rature de la dédicace de Sein und Zeit en est le symbole et le symptôme. – Il y a eu le livre de Victor Farias (Heidegger et le nazisme, Verdier 1987, réédité en Livre de Poche, cf. notamment pp. 150 et ssq.). Mais il y a surtout eu Auschwitz, et le livre marquant du survivant Primo Levi, Si c’est un homme (Si questo è un uomo, 1947). Comment un philosophe qui – en 1933 ex cathedra – prône le « Führerprinzip » – où le ralliement à la nouvelle « idéologie allemande » n’est que trop évidente – a-t-il pu se taire lorsque les atrocités commises ont été connues du monde entier ? Comment est-ce possible de laisser – par le silence – subsister le doute ? – « Je me suis trompé, je ne savais pas ! » Voilà ce que l’on était en droit d’attendre d’un homme public qui s’était pour le moins compromis avec le régime. Mais il n’y a rien eu. Nichts. – Interdit d’enseignement par les autorités en charge de la « dénazification » en Allemagne, il fut accueilli à bras ouverts en France où l’on digérait, tant bien que mal, l’Occupation et ses ambiguïtés. C’est cette réception positive de Heidegger (mais aussi de Jünger) au pays de Gobineau, Maurras et Barrès, qu’il faudrait interroger.

Gérard Granel, qui justifie sa traduction et publication de la Rektoratsrede, va jusqu’à dire :

 

« Il y a même un passage magnifique du Discours où les perspectives temporelles s’élargissent à la mesure de la scansion historiale du « projet » en tant que projet de la pensée : c’est celui dans lequel Heidegger rappelle qu’ « il a fallu aux Grecs trois siècles simplement pour placer sur son terrain véritable et mettre sur une voie sûre la question de ce que le savoir peut bien être », et que, par conséquent, il ne faut pas que « nous » – nous qui prononçons et écoutons ce discours du 27 mai 1933 – allions « nous imaginer que l’élucidation et le déploiement de l’essence de l’Université va se produire dans le cours du semestre actuel, ou du prochain ». » (in : « Pourquoi avons-nous publié cela? » ).

 

Vers la fin de cet essai – que l’on peut lire à travers les passages sélectionnés comme une apologie – Granel ajoute:

 

« Telle qu’elle fut, telle que nous l’avons publiée, la Rektoratsrede n’est pas cependant un simple documentum sur un moment dépassé d’une pensée, ni un simple monumentum sur la manière d’éviter d’en répéter l’errement. Elle est toujours un manuscrit tombé de l’avenir, où nous avons encore à lire. En particulier, nous avons encore à y lire – entrelacée à la question de l’Université, de la science et des métiers – l’énigme de cet « État » qui sera pour un peuple « son » État, étant entendu que ce peuple est un peuple de « travailleurs ». »

 

Le lecteur qui chercherait une conclusion à ce texte fort érudit ne trouvera qu’une mention entre parenthèses : « texte inachevé ». Dans une lettre de Granel au fils de Heidegger, Hermann, on est cependant mis sur la voie:

 

« La première fois que l’idée d’une traduction, et le sentiment de sa nécessité, me sont apparus, ce fut pendant la lutte menée par les étudiants dans la France entière, début 1976, contre la politique universitaire de notre gouvernement d’alors, qui consistait à orienter résolument l’Université vers des formations technologiques, et en général à l’adapter à l’appareil de production moderne, sans plus aucun souci des questions fondamentales sur le destin de l’Occident qui donnent au contraire sa grandeur à la Rektoratsrede. »

 

L’idée n’est pas de mettre en cause ici l’intégrité de Gérard Granel – ou celle de Jacques Derrida, par exemple – mais de se demander pourquoi, diable, certains penseurs français s’acharnent à défendre ce bonhomme. Quel est le sens de cette fidélité au « maître » que l’on retrouve même chez Hannah Arendt ? Ce n’est pourtant pas Heidegger qui en a montré l’exemple. Voici ce qu’en pense Jorge Semprun:

 

« 1935 n’était pas une époque facile. Husserl, qui était professeur à la retraite, était déjà rayé de la liste de l’université parce que juif. Son disciple et élève Martin Heidegger avait déjà effacé de la dédicace de Sein und Zeit, son œuvre fondamentale, le nom de Husserl, auquel il avait dédié en 1927 son livre, avec « vénération et amitié ». On n’a plus ni vénération ni amitié pour un professeur juif exclu de l’université… » (in « Commémorer deux destins européens », 2005)

 

Étonnant que Jean Beaufret n’ait pas été mieux informé en 1969, lorsqu’il écrit une lettre d’anniversaire au « maître de Todtnauenberg » : Après avoir illustré la relation ambivalente que la pensée heideggerienne entretient avec la phénoménologie husserlienne en citant l’exemple de l’attitude de Leibniz vis-à-vis de Descartes, il dit que « pour votre maître Husserl, la dédicace de Sein und Zeit est un hommage bien plus grand et durable que les productions d’un grand nombre de husserliens… » Que le même Beaufret ait été, un temps, le défenseur de son élève, le négationniste Faurisson, cela relève-t-il du même manque d’information ? Ou de la fidélité d’un maître à son disciple ?

 

En 2005, Hans Dieter Zimmermann a publié un livre sur Martin et Fritz Heidegger, son frère cadet, où il relate l’anecdote suivante :

 

« Dans l’immédiate après-guerre, il [Martin Heidegger] chercha du secours auprès de l’archevêque de Fribourg par crainte de sanctions de la part des forces françaises d’occupation. Lorsqu’elle vit entrer le philosophe, la sœur de l’archevêque aurait dit: ‘Ah ! voilà que le Martin repasse par chez nous. Douze ans que nous ne l’avons pas vu.’ Et celui-ci aurait répondu: ‘Marie, je l’ai chèrement payé. A présent je suis fini.’  » (in Martin und Fritz Heidegger. Philosophie und Fastnacht, éd. C. H. Beck)

 

Or, il ne l’était pas. – Même si, aujourd’hui, les témoignages de son antisémitisme et de son adhésion effective aux idées et directives national-socialistes se multiplient (par exemple ici, en anglais), la plupart des « heideggeriens » continuent de faire la sourde oreille. Est-ce parce que l’œuvre doit pouvoir se lire en dehors des positions existentielles prises par l’auteur ? En sachant que « l’existence » est au cœur de cette œuvre qui, en revendiquant une « authenticité existential-ontologique », se soustrairait à la chute de l’auteur dans une « inauthenticité existentielle-ontique » des plus « inavouables » ? Comment cela serait-il possible ?

 

Pour enjamber l’abîme qui s’ouvre ici, il faudrait pouvoir se dire que la philosophie, l’histoire des idées, le destin philosophique ne sont pas la propriété privée de Martin Heidegger. Il n’a pas été excommunié par ses pairs ou condamné à boire la cigüe. Il n’a pas non plus mis fin au règne de la métaphysique, bien au contraire : il a réanimé le cadavre de la scolastique médiévale, qui continue depuis lors son errance de mort-vivant, mais c’est là une autre histoire. Et il a prodigieusement ignoré les grands penseurs de son temps par un tour de rhétorique que l’on peut pardonner à son maître Husserl, qui fut tout de même l’élève du mathématicien Weierstrass, mais non au théologien Heidegger, soutenu par l’archevêché de Fribourg, qui, contrairement aux grands philosophes de la Modernité européenne, n’était pas une lumière en sciences. Car il y a matière à penser en dehors de la philosophie strictu sensu et du dépoussiérage de textes anciens en usant d’une philologie douteuse. Il fut un temps où la Philosophie s’appelait la Reine des Sciences. Grâce au travail de « déconstruction » de M. Heidegger, entre bien d’autres, elle n’est aujourd’hui qu’une espèce de bouffonne qui apparaît par intermittence sur les plateaux de télévision pour se complaire dans différentes poses polémiques, qui finissent par jeter le discrédit sur le titre même de « philosophe ». En effet, comme l’a souligné Jacques Bouveresse : « On en est là… » (in Le Monde Diplomatique, mai 2006). Nous aurions donc du travail : « Arbeit » qui, contrairement à ce qu’avait affirmé Heidegger, ne signifie pas « héritage » (Erbe), mais bien l’absence de celui-ci.

 

Réponse à un commentaire

 

Vous mentionnez les « procès en sorcellerie » tout en insistant sur la vertu des « questions » qu’il faudrait poser « vraiment ». « Soumettre à la question » : c’est là le procédé meurtrier de l’inquisition qui arrachait des « aveux » sous la torture à de « pauvres diables »… – Ceci dit, vous soulevez un certain nombre de points importants dans votre commentaire :

 

– A propos de Gérard Granel : Les citations ci-dessus montrent ou bien qu’il n’a pas compris la portée politique du « Discours », qui a été prononcé dans un contexte de persécution et d’application effrénée (« hektisch » selon les témoins) d’un certain nombre de directives en effet racistes – ou « raciales » si vous préférez – par le nouveau recteur de Fribourg, ce qui mettrait en cause la « lucidité » de Granel, ou bien qu’il cherche à intégrer le Discours – dont il est l’éditeur français – dans le corpus heideggerien comme un élément important, ce qui semble être le cas. C’est d’ailleurs lui qui évoque l’axe mentionné Sein und Zeit – Was ist Metaphysik – Rektoratsrede. Dès lors, si on lit « vraiment » le Discours – et on ne peut pas le lire en faisant l’abstraction du contexte dans lequel il fut prononcé et des actes bien réels du recteur qui le prononça : toute lecture « immanentiste » ou herméneutique serait ici « déplacée » – on ne peut manquer de remarquer l’adaptation « sans solution de continuité » de la pensée même du philosophe au régime totalitaire nouvellement mis en place.

 

– A propos de Jean Beaufret : Comme on peut le lire dans la source anglaise citée ci-dessus, le négationniste Robert Faurisson publia dans les années 1980 les lettres que Beaufret lui adressa. Voici ce qu’écrit l’organisateur des Séminaires du Thor (qui laissa d’ailleurs un souvenir impérissable à Gérard Granel puisqu’il s’y était « longuement entretenu » avec Heidegger) :“I believe that for my part I have traveled approximately the same path as you and have been considered suspect for having expressed the same doubts [concerning the existence of the gas chambers]. Fortunately for me, this was done orally.” (cité par Alex Steiner, 2000, The Case of Martin Heidegger, Philosopher and Nazi, part 2). Il s’agit bien entendu de retrouver la version originale de ces lettres, l’une d’elles, une lettre de « soutien » et d’encouragement pour les « recherches » de Faurisson ayant été publiée dans les « Annales d’histoire révisionniste » (1987, nº 3, la lettre en question datant de 1978). Une « affaire Beaufret » avait par ailleurs éclaté en 1968. A l’entrée Jean Beaufret, l’encyclopédie Wikipédia rappelle ceci : « Un soir, chez Beaufret, Roger Laporte l’entend prononcer des propos antisémites sur Emmanuel Lévinas, et dire que « les exterminations alléguées des Juifs étaient aussi peu crédibles que les bruits qui couraient au sujet des horreurs en Belgique après la guerre de 1914 (les Allemands qui tuaient et égorgeaient des enfants) » (Jacques Derrida, entretien avec Dominique Janicaud, in Heidegger en France. 2. Entretiens, Albin Michel, 2001, p. 97). L’intéressé avait ensuite nié ces propos.

 

– Le silence de Heidegger : Il y a en effet les cours que vous mentionnez. Voici ce qu’en dit Emmanuel Faye dans la préface à la seconde édition (2007, en poche) de son livre Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie (2005) : « le fait que Heidegger enseigne, dès 1933, dans ses cours et séminaires, les trois principaux buts du nazisme : (1) la domination de la race originellement germanique ; (2) l’extermination totale de l’ennemi intérieur ; (3) l’expansion de l’espace vital du peuple allemand, révèle jusqu’à quel degré d’inhumanité s’est élevée sa responsabilité morale et politique dans l’acceptation et la mise en oeuvre de la politique de conquête et d’extermination des nazis. » La thèse de cette préface (en ligne au format pdf) s’appuie sur un certain nombre de textes qu’il serait utile de relire. – Il est évident qu’un mea culpa eût été un aveu. Mais le problème est qu’un homme public allemand compromis avec le régime nazi – j’ose espérer que vous ne mettez pas cela en doute – aurait dû prendre position sur la destruction méthodique du « peuple juif » (mensonge supplémentaire : il s’agissait de citoyens allemands, polonais, hongrois, français etc. auxquels on a retiré la citoyenneté nationale, non seulement de leur vivant pour « légitimer » leur « différence » et leur assassinat, mais également post mortem). C’est encore lui faire une faveur que de supposer qu’il « ne savait pas », alors qu’il était en contact étroit avec Eugen Fischer dont Alex Steiner (loc. cit, part 1) dit ceci : « Heidegger was a life-long friend of a man named Eugen Fischer. Fischer was active in the early years of Nazi rule as a leading proponent of racial legislation. He was the head of the Institute of Racial Hygiene in Berlin which propagated Nazi racial theories. One of the “researchers” at his institute was the infamous Dr. Joseph Mengele. Fischer was one of the intellectual authors of the Nazi “final solution.” Heidegger maintained cordial relations with Fischer at least until 1960 when he sent Fischer a Christmas gift with greetings. It would not be stretching credibility too far to suppose that as a result of his personal relationship with Fischer, Heidegger may have had knowledge at a very early period of Nazi plans for genocide. » Alors, et même si la supposition de Steiner ne correspondait pas aux faits, on serait en droit d’attendre une prise de position de Heidegger sur la monstruosité des camps de concentration. Or, la seule chose qu’il a trouvée à dire est celle-ci : « Agriculture is now a motorized food-industry—in essence, the same as the manufacturing of corpses in the gas chambers and the extermination camps, the same as the blockade and starvation of the countryside, the same as the production of the hydrogen bombs.” (Steiner, loc. cit. part 1) En allemand, cela donne: « Landwirtschaft ist jetzt eine motorisierte Lebensmittelindustrie, die gleiche Sache in seinem Wesentlichen wie die Produktion der Leichen in den Gasräumen und in den Ausrottunglagern, die gleiche Sache wie Blockaden und die Verkleinerung der Länder zum Hunger, die gleiche Sache wie die Herstellung der Wasserstoffbomben. » (Heidegger 1949) On peut interpréter cette citation comme on veut : ce qui est terrible, c’est que Heidegger ne prend aucune position. Il ne dit pas que ces « chambres à gaz » et ces « camps d’extermination » ont été installés par des Allemands à l’intention des « Juifs » (sc.: des Allemands, des Français, des Polonais, des Hongrois etc.). Et il n’émet aucun jugement à ce propos. De plus, selon beaucoup de commentateurs, il « banalise » cette « entreprise » puisqu’il la compare aux abattoirs industriels, créant alors une analogie entre le sort – certes déplorable – que l’on fait aux animaux et celui d’êtres humains qui, faut-il le rappeler, furent qualifiés de « sous-hommes » pour justifier leur assassinat en masse dans un cadre où ils furent en effet réduits – de façon bestiale et barbare – à n’être plus que des « animaux ». Il fallait voir les films de propagande de l’époque tournés dans les ghettos pour comprendre l’utilisation que le régime nazi fit d’une situation de détresse extrême qu’elle avait elle-même créée pour montrer que ces gens ne méritaient pas le qualificatif d’êtres humains.

 

– L’antisémitisme (le racisme) de Heidegger : Dans cette même préface, E. Faye cite une lettre du philosophe à sa fiancée Elfriede qui date de 1916. Voici ce qu’il écrit: « L’enjuivement de notre culture et des universités est en effet effrayant et je pense que la race allemande devrait trouver suffisamment de force intérieure pour parvenir au sommet. » („Die Verjudung unsrer Kultur u. Universitäten ist allerdings schreckerregend u. ich meine die deutsche Rasse sollte noch soviel innere Kraft aufbringen um in die Höhe zu kommen.“ Lettre du 18 octobre 1916, « Mein liebes Seelchen ! » Briefe Martin Heideggers an seine Frau Elfride 1915-1970, éditées et commentées par Gertrude Heidegger, Munich, 2005, p.51.)

 

– La métaphysique : c’est là un autre chapitre qui devrait faire l’objet d’un autre article. Il convient cependant de s’entendre sur le sens de ce mot. Sans doute tire-t-il son origine dans « l’embarras philosophique » (« philosophische Verlegenheit ») de ce bibliothécaire inconnu, chargé de classer les écrits d’Aristote, auquel Heidegger aimait à se référer. Mais, depuis, les hommes y ont mis une signification par l’usage même qu’ils ont fait de ce concept. Heidegger – après les premiers travaux de Husserl (1900/1) – s’est surtout attaqué à la métaphysique moderne et à la constitution d’un « sujet transcendantal ». Or, il faut bien se rendre à l’évidence que cette constitution n’est pas le fruit du hasard, mais le pendant – et la réflexion – philosophique d’une évolution historique qui a conduit à la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen en l’an 1789. En effet, le « sujet transcendantal » est bien l’être humain lui-même qui doit « se rendre comme maître et possesseur de la Nature », comme l’avait prescrit Descartes. Et c’est sans doute le modèle kantien de l’esprit de 1781/7 – contemporain de la Déclaration « universelle » – qui en est l’expression la plus aboutie. La critique de Heidegger (in Kant und das Problem der Metaphysik, 1929) concerne le remaniement effectué dans la seconde édition de 1787 du chapitre sur le schématisme de la Critique de la Raison pure : Kant y aurait minimisé le rôle de l’imagination productive au bénéficie de l’aperception pure (i.e. le « sujet transcendantal ») dans l’opération nécessaire de « synthèse » (« homogénéisation ») entre deux déterminations a priori hétérogènes de l’esprit, l’intutition (Anschauung) et l’intellect (Verstand). Heidegger aboutit à la conclusion suivante, à laquelle Kant l’invite dans le chapitre sur le schématisme (je traduis) : « “L’interprétation de l’imagination transcendantale comme racine, i.e. l’éclaircissement de la manière dont la synthèse pure donne naissance aux deux souches [sc.: intuition & intellect] tout en les contenant, reconduit en elle-même à l’enracinement de cette racine : au temps originaire. Seul celui-ci, en tant que formation (Bilden) originaire et unification de la triplicité d’avenir, passé et présent en général, rend possible (ermöglichen) la ”capacité“ (Vermögen) de la synthèse pure, i.e. ce dont elle est capable, à savoir l’unification des trois éléments de la connaissance ontologique dans l’unité desquels la transcendance se forme (bilden).” (Heidegger, op. cit., p. 190). Dès lors, il faut en effet s’entendre sur le sens du mot « métaphysique ». Et une autre question mérite alors d’être posée : si la position centrale du sujet pensant (res cogitans) ou de l’être conscient (Bewusstsein), qui émerge de l’histoire des idées comme « métaphysique moderne », rend possible la position éminemment politique d’un sujet libre comme citoyen de la démocratie moderne, quel sens faut-il donner à l’abandon de cette position par Heidegger ?

 

***

 

Signalons pour clore cet article quelques autres sources d’information. Il y a bien sûr le débat entre Emmanuel Faye et le disciple et traducteur de Heidegger François Fédier, qui a eu lieu sur la chaîne « Public Sénat » (« Bibliothèque Médicis », rediffusion du 23/02/2007) que l’on peut réécouter sur un « blog dédié à Heidegger et le nazisme« . F. Fédier, l’initiateur et le co-auteur de Heidegger à plus forte raison (Fayard 2007), un ouvrage qui s’entend comme une réponse au livre d’E. Faye (2005, cité ci-dessus) et une défense du philosophe allemand, a mis en ligne la première version de sa contribution intitulée « Mécanique de la diffamation » (au format pdf, assez volumineux, 18Mo). On y trouve ce passage quelque peu étrange, que l’on relira dans son contexte: « Jean Beaufret n’a jamais nié l’extermination de millions de victimes juives pendant le nazisme. Je me souviens même très précisément l’avoir entendu dire sans la moindre ambiguïté : ce n’est pas le recours au gaz qui fait de cet assassinat un crime. » – Nous n’avons pas parlé de deux penseurs français qui se sont beaucoup inspirés de la pensée heideggeriennne : Emmanuel Lévinas, le traducteur des Méditations Cartésiennes de Husserl (Sorbonne 1929, trad. française 1931), et surtout Jacques Derrida. Ce dernier avait accordé un entretien à Didier Eribon (in Le Nouvel Observateur, Paris, 6-12 novembre 1987), que l’on peut relire sur le site très fourni de Horatio Potel. Cet entretien fut précédé de la notice suivante: « Le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, paru le mois dernier aux éditions Verdier, a relancé brutalement la polémique sur le passé politique du grand penseur allemand. Le dossier est accablant. Certains posent la question : peut-on encore lire Heidegger, commenter son œuvre ? Jacques Derrida publie cette semaine deux ouvrages aux éditions Galilée : De l’esprit [ mis en ligne sur le même site] et Psyché. Dans le premier, il montre que le nazisme s’inscrit au cœur même de la philosophie de l’auteur d’Etre et temps. Pourtant, nous ne devons pas renoncer à lire cette œuvre dérangeante, déclare-t-il dans l’entretien qu’il a accordé à Didier Eribon. Car il nous faut bien continuer à penser le nazisme. Et à penser tout court. » Voici quelques extraits de cette interview :

 

« Quand il [Victor Farias] déclare tranquillement que Heidegger, je cite, «traduit» «un certain fonds proprement national-socialiste» en «des formes et dans un style qui certes lui appartiennent» [op. cit., éd Verdier, p.20], il montre du doigt un gouffre, plus d’un gouffre, un sous chaque mot. Mais il ne s’en approche pas un instant et ne semble même pas les soupçonner. – Y a-t-il là matière à sensation ? Non, sauf dans les lieux où l’on s’intéresse trop peu à d’autres travaux plus rigoureux et plus difficiles. Je pense à ceux qui, surtout en France, connaissent l’essentiel de ces «faits» et de ces «textes», [et qui] condamnent sans équivoque et le nazisme et le silence de Heidegger après la guerre, mais cherchent aussi à penser au-delà de schémas convenus ou confortables, et justement à comprendre. Quoi ? Eh bien, ce qui assure ou n’assure pas un passage immédiat selon tel ou tel mode de ladite «traduction» entre l’engagement nazi, sous telle ou telle forme, et le plus esentiel et le plus aigu, parfois le plus difficile d’une œuvre qui continue et continuera de donner à penser. Et à penser la politique. Je songe aux travaux d’abord de Lacoue-Labarthe, mais aussi à certains textes, fort différents entre eux, de Lévinas, Blanchot, Nancy. – Pourquoi l’archive hideuse paraît-elle insupportable et fascinante ? Précisément parce que personne n’a jamais pu réduire toute l’œuvre de pensée de Heidegger à celle d’un quelconque idéologue nazi. Ce « dossier » n’aurait pas un grand intérêt autrement. Depuis plus d’un demi-siècle, aucun philosophe rigoureux n’a pu faire l’économie d’une «explication» avec Heidegger. Comment le nier ? Pourquoi dénier que tant d’œuvres «révolutionnaires», audacieuses et inquiétantes du XXe siècle, dans la philosophie et dans la littérature, se sont risquées, voire engagées dans des régions hantées par ce qui est le diabolique pour une philosophie assurée dans son humanisme libéral et démocratique de gauche ? Au lieu de l’effacer ou d’essayer de l’oublier, ne faut-il pas tenter de rendre compte de cette expérience, c’est-à-dire de notre temps ? sans croire que tout cela est désormais clair pour nous ? La tâche, le devoir et en vérité la seule chose nouvelle ou intéressante, n’est-ce pas d’essayer de reconnaître les analogies et les possibilités de rupture entre ce qui s’appelle le nazisme, ce continent énorme, pluriel, différencié, encore obscur dans ses racines, et d’autre part, une pensée heideggérienne aussi multiple et qui restera longtemps provocante, énigmatique, encore à lire. Non parce qu’elle tiendrait en réserve, toujours cryptée, une bonne et rassurante politique, un «heideggérianisme de gauche», mais parce qu’elle n’a opposé au nazisme de fait, à sa fraction dominante, qu’un nazisme plus «révolutionnaire» et plus pur ! […] – J’ai marqué des réserves dans toutes mes références à Heidegger, aussi loin qu’elles remontent. Chacun des motifs d’inquiétude, c’est évident, a une portée qu’on peut appeler rapidement «politique». Mais au moment où l’on s’explique avec Heidegger de façon critique ou déconstructrice, ne doit-on pas continuer à reconnaître une certaine nécessité de sa pensée, son caractère à tant d’égards inaugural et surtout ce qui reste à venir pour nous dans son déchiffrement ? C’est là une tâche de la pensée, une tâche historique et une tâche politique. Un discours sur le nazisme qui s’en dispense reste l’opinion conformiste d’une « bonne conscience ». […] – Parce que je crois à la nécessité d’exhiber, si possible sans limites, les adhérences profondes du texte heideggérien (écrits et actes) à la possibilité et à la réalité de tous les nazismes, parce que je crois qu’il ne faut pas classer la monstruosité abyssale dans des schémas bien connus et somme toute rassurants, je trouve certaines manœuvres à la fois dérisoires et alarmantes. Elles sont anciennes mais on les voit réapparaître. Certains prennent prétexte de leur récente découverte pour s’écrier : 1) «Lire Heidegger est une honte !» 2) «Tirons la conclusion suivante — et l’échelle : tout ce qui, surtout Heidegger, l’enfer des philosophes en France, se réfère à Heidegger d’une manière ou d’une autre, voire ce qui s’appelle “déconstruction” est du heideggérianisme!» La deuxième conclusion est sotte et malhonnête. Dans la première, on lit le renoncement à la pensée et l’irresponsabilité politique. Au contraire, c’est depuis une certaine déconstruction, en tout cas celle qui m’intéresse, que nous pouvons poser, me semble-t-il, de nouvelles questions à Heidegger, déchiffrer son discours, y situer les risques politiques et reconnaître parfois les limites de sa propre déconstruction. Voici un exemple, si vous voulez bien, de la confusion affairée contre laquelle je voudrais mettre en garde. Il s’agit de la préface à l’enquête de Farias dont nous venons de parler. A la fin d’une harangue à usage évidemment domestique (c’est encore la France qui parle !) on lit ceci : « Sa pensée [celle de Heidegger] a pour de nombreux chercheurs un effet d’évidence qu’aucune autre philosophie n’a su conquérir en France, hormis le marxisme. L’ontologie s’achève en une déconstruction méthodique de la métaphysique comme telle » [C. Jambet, « Préface » à Victor Parias, Heidegger…, op. cit., p. 14]. Diable ! s’il y a de l’effet d’évidence, c’est sans doute pour l’auteur de ce salmigondis. Il n’y a jamais eu effet d’évidence dans le texte de Heidegger, ni pour moi, ni pour ceux que j’ai cités tout à l’heure. Sans quoi, nous aurions cessé de lire. Et la déconstruction que j’essaie de mettre en œuvre n’est pas plus une «ontologie» qu’on ne peut parler, si on l’a un peu lu, d’une «ontologie de Heidegger», ni même d’une «philosophie de Heidegger». Et la «déconstruction» – qui ne s’«achève» pas – n’est surtout pas une «méthode». Elle développe même un discours assez compliqué sur le concept de méthode que M. Jambet serait bien inspiré de méditer un peu. Etant donné la gravité tragique de ces problèmes, cette exploitation franco-française pour ne pas dire provinciale, ne paraît-elle pas tantôt comique, tantôt sinistre ? »

 

L’honnêteté – et la subtilité agrémentée d’une touche d’autodérision – avec laquelle Derrida analyse son propre rapport à ce philosophe est rafraîchissante dans ce débat – « franco-français » – crispé et houleux.

 

Voici enfin le lien sur la page de l’historien berlinois Reinhard Linde où des extraits de son livre « Bin ich, wenn ich denke. – Etudes sur l’affaiblissement, l’influence et la structure de la pensée totalitaire » (2003) sont disponibles en allemand et en anglais. La traduction française du premier chapitre de ce livre mis en ligne sur le blog déjà signalé consacré à « Heidegger et le nazisme » est malheureusement illisible. Pour le lecteur germanophone, un autre article de cet auteur – Devil’s Power’s Origine – reprend la problématique « française » sur « l’introduction du nazisme en philosophie » et insiste sur le rôle de Hermann Heidegger dans la publication – et la rétention – des œuvres de son père.

 

ETRE ET TEMPS (MODERNES)

 

La réception de Heidegger en France (ci-dessus) ressemble à un roman fleuve. Voilà que la revue des Temps Modernes – après l’acte d’accusation d’E. Faye (2005 /7) et la défense organisée autour de F. Fédier (éd. cit., 2007) – consacre un numéro à celui qui a dit en substance que les Français, pour « penser », devraient (apprendre à) parler allemand. Faut-il en appeler aux Pensées de Pascal? Et rappeler qu’à cette époque, même le grand Leibniz écrivait en français? Qu’un siècle plus tard, on parlait encore français à la cour du Vieux Fritz, autour de Voltaire et La Mettrie ? Mais peut-être que ces gens-là ne « pensaient » pas…

 

Dans son commentaire de cette livraison (in Libération, 13 nov 2008), Elisabeth de Fontenay nous arrache une larme: « On ne peut pas, ayant lu Heidegger en philosophe, tenir ses écrits pour une traduction de l’idéologie nazie dans l’ontologie fondamentale. Si Faye plaide à charge, avec l’allégresse du liquidateur, c’est qu’il ne s’est pas représenté la douleur qu’éprouvait Levinas face à la grandeur d’Etre et Temps, c’est qu’il ne s’est pas demandé pourquoi la lecture de Heidegger avait pu donner au dissident tchèque martyr, le philosophe Patoçka, la force, dans sa détresse, de résister. » – Et sa conclusion vaut la peine de figurer dans les annales de ceux qui lisent Heidegger « en philosophe » : « Avant le tournant, se développe la problématique du Dasein, de l’existant et du sens de l’être, une réflexion sur le da du Dasein, sur l’être-là, d’un là qui n’est ni ici, ni là-bas mais auprès des choses mêmes, en une expérience de l’ouverture où s’accomplit la co-appartenance initiale de l’homme et de l’espace. Après le tournant, s’essaye une méditation sur l’histoire et la vérité de l’Etre qui tout à la fois se donne et se retire. D’où une approche du bâtir et de l’habiter qui peut faire comprendre que tel pont, par exemple, n’occupe pas un lieu mais que le lieu provient du pont. Dans une même orientation de pensée, Dastur peut écrire qu’habiter au sens propre veut dire «être capable de maintenir la distance au sein de la proximité et de faire place à l’étrangeté dans son propre lieu natal». A l’écart d’une alternative entre dénégation dévote et procès sommaire, Claude Lanzmann a su faire de cette livraison des Temps modernes un des quelques lieux où l’on puisse encore tenter de penser avec Heidegger. » – No comment !

 

Notre roman n’en est certainement pas au dernier chapitre, car l’écrivain de cette histoire n’a pas fini de sortir les papiers de son coffre. En effet, un seul homme en connaît aujourd’hui le véritable « fin mot » (ou le mot de la fin) : Hermann Heidegger, fidèle exécuteur du plan éditorial que son père lui a légué avec la consigne de ne rien omettre. Sur le site de la maison Klostermann, qui édite les oeuvres complètes du maître, on peut lire ceci:

 

« Verdichtetes » sind die 33 sogenannten « Schwarzen Hefte », in die Martin Heidegger wichtige Einsichten und Erfahrungen seiner denkerischen Bemühungen über mehr als vier Jahrzehnte hinweg niedergeschrieben hatte. Die Veröffentlichung dieser « Schwarzen Hefte » wird nach seiner Entscheidung am Ende der Gesamtausgabe erfolgen. – Nous traduisons : « Verdichtetes, ce sont les 33 « Cahiers Noirs », où M.H. notait pendant plus de quarante ans d’importantes idées (conclusions) et expériences issues de ses efforts de pensée. Comme il l’a décidé, la publication de ces « Cahiers Noirs » interviendra à la fin (de celle) des œuvres complètes. » D’ailleurs l’éditeur déplore l’absence de deux de ces Cahiers. Voici son appel à témoin, que nous tenons à diffuser également en France : Zwei « Schwarze Hefte »: « Überlegungen I » (von 1931/32) und « Anmerkungen I » (von 1945/46) fehlen im Nachlaß, der im Deutschen Literaturarchiv (Postfach 1162 – D-71666 Marbach am Neckar) aufbewahrt wird. Vermutlich hat Heidegger diese Hefte vor langer Zeit ausgeliehen und nicht zurückerhalten. Derzeitige Besitzer werden gebeten, sich beim Verlag Klostermann, beim Deutschen Literaturarchiv oder beim Nachlaßverwalter, Dr. Hermann Heidegger, Attental 4, 79252 Stegen, zu melden. C’est-à-dire: « Deux Cahiers Noirs – Réflexions I (de 1931/32) et Notes I (de 1945/46) – manquent dans les oeuvres (posthumes) conservées aux Archives littéraires allemandes (Deutsches Literaturarchiv – Postfach 1162 – D-71666 Marbach am Neckar, RFA). Sans doute, Heidegger a-t-il prêté ces cahiers il y a bien longtemps sans qu’on les lui ait restitués. Les propriétaires actuels sont priés de se faire connaître auprès des éditions Klostermann, du Literaturachiv ou de l’exécuteur testamentaire, Dr. Hermann Heidegger, Attental 4, D-79252 Stegen, RFA. »

 

Voilà qui est fait.
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