Philosophie politique (2012)


NB. – Ce texte a été écrit dans le feu de la campagne française, début 2012. Il n’explique et ne prouve rien. Malgré son caractère un peu décousu, j’ai cru important de le conserver tel quel comme un essai de compréhension. – SK



Au cours des campagnes électorales récentes, des phénomènes comme l’instrumentalisation politique des faits divers et la personnalisation de la vie politique sont apparus comme diversions sans que l’on en vienne pour autant à l’essentiel. Un bref retour aux fondamentaux m’a donc semblé nécessaire pour d’abord comprendre moi-même l’enjeu d’une élection démocratique et gagner ensuite une distance réflexive vis-à-vis des événements ponctuels et des discours opportunistes, qui permette éventuellement d’élever le débat ou, du moins, d’éviter la chute dans la béance de la vulgarité.



ÉTYMOLOGIE


Le mot “politique” a été forgé dans la Grèce antique où POLIS désignait la cité. En dérivent l’expression “État policé”, courant à l’époque (moderne) des Lumières, et bien sûr le terme (contemporain) de “police”, utilisé dans beaucoup de langues. – L’un des premiers écrits marquants sur le sujet, composé voici quelque 2500 ans à Athènes, est la POLITEIA du philosophe Platon, traduit par La République en français, The Republic en anglais et Der Staat (L’État) en allemand. Platon a également écrit un dialogue intitulé POLITIKOS, autrement dit : Le Politique ou “L’Homme d’État” (Statesman, Staatsmann). Son successeur Aristote utilise le pluriel dans le titre de son traité POLITIKA, couramment traduit par les singuliers Le Politique en français, Die Politik (“La Politique”) en allemand, et plus justement par Politics en anglais.




Sans pouvoir, dans le cadre présent, approfondir le contenu de ces textes fondateurs, qui sont disponibles, par exemple, sur le site très fourni de Philippe Remacle, on remarque dans les traductions mentionnées que le concept de “politique” touchait alors à l’État, à la “Chose Publique” (Res Publica), au pouvoir d’un “Homme d’État” et par extension au “Gouvernement de l’État” comme “Chose Publique”.



Cependant, un article du Wikipedia anglais consacré au mot POLITEIA cite la définition du dictionnaire Liddell and Scott’s qui fait apparaître un glissement de sens vers la citoyenneté : “the conditions and rights of the citizen, or citizenship”, c’est-à-dire : “les conditions et les droits du citoyen, ou la citoyenneté”, que l’on peut alors rapprocher du latin civitas.


Pour ce mot dérivé de civis (citoyen, concitoyen), le Gaffiot, dictionnaire bien connu des latinistes francophones, donne également deux sens distincts :


 
De civis et civilis (“civil”, “qui concerne l’ensemble des citoyens”) dérivera le concept de civilisation – si connoté dans le débat contemporain – qui est de facture moderne, ou bien forgé par le marquis de Mirabeau au milieu du 18e Siècle (mort très exactement le 13 juillet 1789) ou bien, selon le linguiste Émile Benveniste, d’origine plus diffuse, probablement franco-anglaise (civilization). – Cela dit, l’Antiquité connaissait bien sûr – et a sans doute inventé – l’opposition entre le “civilisé” (L’Hellène, puis le citoyen romain) et le “barbare”, une onomatopée cherchant à imiter quelqu’un qui ne maîtrisait pas la langue grecque, que l’on continuait d’ailleurs à pratiquer dans l’Empire Romain pour marquer un certain “niveau culturel”. Le “barbare” – qui a probablement donné son nom au peuple berbère – se retrouve ensuite dans la Modernité européenne sous les traits du “sauvage”.




ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION




La République moderne, issue de la pensée éclectique et des mouvements révolutionnaires du 18e Siècle, émerge de la multiplicité de sens relevée dans ce petit aperçu étymologique, mais s’articule également autour d’un nouveau concept – la Nation – où l’on peut constater un autre glissement de sens. La Nation des révolutionnaires de 1789 est d’abord une notion “progressiste” qui s’oppose en particulier à l’internationalisme aristocratique présidant au destin des peuples européens au cours du millénaire précédent, puis elle devient le cheval de bataille d’une pensée et d’une action que l’on peut, par contraste, appeler “réactionnaires” puisqu’elles déboucheront, au 20e Siècle, sur les différents fascismes européens, en particulier le national-socialisme. – Par ailleurs, une nation désigne aussi un peuple (people en anglais, Volk en allemand) qui ne s’organise pas forcément au sein d’un État, comme les “nations indiennes” parmi beaucoup d’autres, ou encore les Italiens et les Allemands avant qu’ils n’obtiennent leurs “unités nationales” respectives en 1861 et en 1871. D’ailleurs, le “retard historique” de ces deux nations européennes peut expliquer, pour une part, leur basculement, soixante ans plus tard, dans un nationalisme autoritaire qui, tout en se réclamant d’une “civilisation raffinée”, a fait preuve de la barbarie la plus totale.


Les systèmes démocratiques modernes n’ont – il faut le rappeler – ni une longue tradition ni une grande stabilité en Europe : Le territoire de l’ex-RDA par exemple – avec des métropoles comme Dresde, Leipzig ou Berlin-Est  – n’a connu la démocratie que de 1919 à 1933 et à nouveau depuis 1990, soit 36 ans seulement (en 2012) ! Et des pays comme la Hongrie, l’ex-Tchécoslovaquie, autrefois intégrés à l’Empire austro-hongrois puis, plus récemment, au bloc de l’Est, ainsi que la Pologne par exemple, n’ont guère plus d’expérience en la matière. Sans parler de la Russie, où le despotisme tsariste a fait place, sans transition, au régime soviétique : un semblant de démocratie n’y est actif que depuis 1990 – soit depuis 22 ans ! – avec les exactions et les passe-droits que l’on peut constater. – A l’Ouest, l’Espagne n’est démocratique que depuis 1975, soit 37 ans, auxquels on peut ajouter une petite dizaine d’années (1873-74/75 et 1931-36/39). La République Italienne n’a été proclamée qu’en 1946, ce qui fait 66 ans de démocratie à ce jour, et les évolutions récentes dans ce pays ont montré que la tentation du populisme restait présente. La RFA n’est démocratique que depuis 77 ans (de 1919 à 1933, puis de 1949 à nos jours). Mais même la République Française, proclamée dès 1792, ne s’est véritablement imposée comme démocratie qu’après le départ de Napoléon III en 1870 et, si le pays a globalement bien résisté aux démons totalitaires, le régime de Vichy – certes à la botte du vainqueur de 1940 qui occupait le territoire national – et la prise de pouvoir par le Général de Gaulle en 1958, qui instaura un régime présidentiel accordant un pouvoir énorme à un seul homme, ne sont pas vraiment des cas d’école.



***


Si des notions comme celles d’État, de République, de Nation et même de Civilisation peuvent être pensées ensemble comme l’un des fondements d’une démocratie moderne, il faut également considérer l’autre pôle qui peut s’articuler autour de concepts comme le peuple, le citoyen, la citoyenneté, les droits et les devoirs civiques. “L’Homme d’État” – POLITIKOS – se voit alors tributaire d’une double détermination, puisqu’il doit à la fois tenir compte d’un “appareil d’État”, auquel il participe – ou entend participer – et de l’ensemble – ou de la majorité – des citoyens (civitas), c’est-à-dire de la “société civile” dont il courtise les suffrages dans un processus électoral qui décide de son arrivée au pouvoir et de sa destitution.


En démocratie, “l’animal politique” – le ZOON POLITIKON d’Aristote – vit donc dans une tension constante entre le pôle formé par la République et ses institutions – ce gigantesque Corpus aux innombrables ramifications, servi par des myriades de fonctionnaires non révocables, comportant un nombre impressionnant de textes de loi, de réglementations – et celui de la société civile, avec ses diversités, ses intérêts contradictoires, ses luttes syndicales, culturelles, subversives, ses différences de classe, d’origine, d’âge.


Dès lors, cette dialectique – s’il est encore permis d’utiliser ce mot dans un sens philosophique – conditionne nécessairement le discours politique qui doit composer entre la défense des intérêts de l’État et la représentation d’une majorité de citoyens avec leurs différentes revendications.


La notion de représentation – avec la diversité de sens qui est la sienne – est assez importante pour que l’on s’y arrête. Dans le contexte présent, il s’agit bien de parler – d’agir – au nom d’une majorité de citoyens appelés à élire leur représentant. Or, la représentation est également le résultat du travail de l’imagination, qui joue un si grand rôle dans le système du philosophe pré-révolutionnaire Kant (1781/87) où elle forme – en termes hégéliens cette fois – la “médiation” – ou la porte communicante – entre deux univers distincts : la sensibilité ou, de façon plus contemporaine, la perception du réel d’une part, et l’entendement ou la faculté de conceptualisation de l’autre. Ainsi, le réel pour être traduit dans les termes abstraits d’un discours par exemple réclame la “médiation” de l’imaginaire ou de la représentation. – Nul besoin d’insister encore sur le troisième sens du mot français – dans les expressions “représentation théâtrale” ou “être en représentation” – pour comprendre que le sens politique de cette notion possède également une dimension imaginaire. En effet, l’Homme d’État – POLITIKOS – d’un système démocratique “représente” une majorité de citoyens d’abord et avant tout à travers l’imagination qui autorise la conceptualisation du réel, celui-ci fonctionnant alors comme le signifié – ou le fameux “concret” qui reste toujours “abstrait” – du discours politique.


Mais il y a plus. En ce début du 21e Siècle, la “médiation” de – et par – l’image a pris une nouvelle dimension, inconnue à la fin du 18e Siècle. Ainsi, le problème de la représentation et sa fonction médiatrice devraient être reconsidérés à la lumière de la “médiatisation” de la sphère politique et de la société civile, ce dont je me dispenserai ici en rappelant toutefois la manipulation – consciente ou inconsciente – de l’opinion publique, notamment par le biais de la diversion, du divertissement incessants qui produisent, sans toujours le vouloir, une désorientation considérable du citoyen.


Quelques mots encore sur le discours politique. Nous touchons ici au domaine – souvent décrié – de la “politique politicienne”, où la rhétorique et les promesses électorales règnent sans partage. Mais il faut bien reconnaître que les qualités d’orateur – on aime aussi à utiliser le mot de “tribun”, d’origine romaine, dont dérive le sens moderne de “tribune” – jouent un rôle de premier plan en politique, surtout s’ils s’accompagnent d’une solide dose de “charisme”.


La rhétorique est une discipline ancienne : un traité d’Aristote porte déjà ce titre et au 19e/20e Siècles les dernières années du lycée, mais aussi les préparations aux grandes écoles (hypokhâgne, khâgne), s’appelaient encore les classes de rhétorique, une discipline surtout enseignée en cours de philosophie et de lettres, avec notamment la “bible” de Pierre Fontanier : Les Figures du Discours (Paris, 1827 – réédité en poche chez Flammarion avec une préface de Gérard Genette). – Aujourd’hui, la rhétorique est connotée négativement, puisqu’elle permet avec de “beaux discours” – et de “belles promesses” – de “flatter” les esprits du “plus grand nombre” et bien souvent d’occulter ce qu’il est convenu d’appeler – de façon tout aussi rhétorique d’ailleurs – les “vrais problèmes”.


Citons encore une fois l’encyclopédie Wikipédia :

La rhétorique désigne l’art ou la technique de persuader, généralement au moyen du langage. Ce mot provient du latin rhetorica , emprunté au grec ancien ῥητορικὴ τέχνη (rhêtorikê tekhnê), qui se traduit par « technique, art oratoire » et désigne au sens propre « l’art de bien parler », d’après le nom rhêtôr, « orateur ». Elle est née au 5e Siècle avant J.‑C. en Sicile, selon la légende, puis fut introduite à Athènes par le sophiste Gorgias, où elle se développa dans les activités judiciaires et politiques.


 Cette définition est ensuite nuancée :

Marc Fumaroli comme Joëlle Gardes-Tamine ont étudié les conceptions de la rhétorique au cours des siècles et relèvent que celles-ci peuvent se rattacher à deux traditions philosophiques :


– la définition d’origine sophistique, selon laquelle la rhétorique doit persuader. Bien que propagée par les sophistes comme Gorgias, il s’agit de la conception héritée d’Aristote qui la définit comme « la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader » ;
– la définition […] d’origine stoïcienne qui pose qu’elle est l’art de bien discourir. Elle requiert une bonne moralité et se rapproche en cela d’une représentation de la sagesse. Ses représentants sont Quintilien et Cicéron.



L’encyclopédie rappelle également les trois “preuves” du discours relevées par Aristote [j’ajoute les précisions entre crochets]  :


  1. l’« èthos » [c’est-à-dire la position éthique ou “morale”] est le caractère que doit prendre l’orateur pour inspirer confiance ; son « équité est presque la plus efficace des preuves » explique Aristote. L’èthos regroupe alors la sincérité, la sympathie, la probité et l’honnêteté. Cette dimension du discours est citoyenne, étroitement identifiée à l’idéal démocratique ;
  1. le « pathos » est l’ensemble des émotions, passions et sentiments que l’orateur doit susciter. Aristote consacre ainsi le livre II de sa Rhétorique à l’examen des passions et de la psychologie des auditoire
  1. le « logos » concerne l’argumentation proprement dite du discours. Il s’agit pour Aristote de la dialectique, qu’il examine dans ses Topiques, [en] se fondant sur deux types d’arguments : l’enthymème [i.e. l’argument de type déductif utilisé en particulier dans le domaine judiciaire] et l’exemple [i.e. l’argument inductif qui part d’un exemple pour conclure à un cas général].


Ces topoi – ou “lieux” rhétoriques – restent actuels à l’époque de la communication et de l’analyse pragmatique du discours, comme celle du philosophe contemporain Jacques Poulain, où l’enjeu porte sur l’ “effet réel” que le locuteur entend produire chez le destinataire : dans le cas présent, il s’agit bien sûr du bulletin favorable que l’électeur est appelé à déposer dans l’urne “réelle”.



PRAXIS



Mais, comme l’ont déjà montré les éléments étymologiques, la sphère politique ne saurait se réduire à l’art oratoire, ou au discours pragmatique de quelque politicien professionnel. Si leur instrumentalisation comme “argument” du discours est courante, les “vrais problèmes” ne cessent pour autant d’exister dans une sphère toute différente, sans cesse différée par le discours qui les utilise comme lieux rhétoriques.



Il s’agit de la sphère de l’action – PRAXIS – où les choses suivent d’autres lois que celles de la parole, fonctionnant alors comme le “non-dit” du discours, ou comme l’a si bien formulé un illustre contemporain : La volonté de parler clairement de certaines choses n’a d’égal que celle d’en passer tout aussi clairement certaines autres sous silence. – En effet, on ne peut parler de tout, le temps est compté et la patience du public a ses limites : il faut donc faire un choix de thèmes, de “problèmes”, dont l’opération même de sélection réduit déjà le degré de complexité. Leur schématisation permet ensuite de les relier les uns aux autres, de produire un montage, un enchaînement d’apparence cohérente, au moyen de figures rhétoriques comme la répétition, l’amplification, l’analogie, la métaphore, le contraste. Ainsi privés de substance, ils deviennent exportables dans le domaine infini des possibles, le royaume bien connu des “promesses” touchant au règlement quasi “magique” de problèmes devenus pour ainsi dire imaginaires.



Karl Marx, dont la dissertation de doctorat s’intitulait La différence de la philosophie de la Nature chez Démocrite et Épicure (Differenz der demokritischen und epikureischen Naturphilosophie, 1841), connaissait parfaitement les divers sens du mot grec PRAXIS avant d’utiliser ce concept dans son économie politique. Voici l’entrée correspondante du Bailly, un dictionnaire prisé des hellénistes francophones :

 




Chez Marx, cette notion peut renvoyer à certains domaines que l’idéologie servirait à masquer, à recouvrir, à la manière d’une superstructure. Pour prendre un exemple radical, la PRAXIS esclavagiste des anciens Grecs jette un éclairage différent sur la Philosophie Première de l’Académie et du Lycée, telle une importante “ombre au tableau”. Et l’idéalisme transcendantal des philosophes allemands au tournant des 18e et 19e Siècles a pu être lu comme le “vernis” du bourgeois européen, du colonisateur, de l’exploiteur de classes “inférieures”, dont les conditions de vie deviennent en effet terrifiantes à l’ère industrielle, et notamment à Londres, où l’exilé politique Karl Marx meurt en 1883. Un peu plus tard, l’écrivain américain Jack London (dans son Peuple de l’abîme, 1903) observe lui aussi des hommes, des femmes et des enfants travaillant à la manière d’esclaves, ou de robots, dans les fabriques, les mines, uniquement pour assurer la subsistance dans la misère, dans le seul but de “régénérer” (“reproduire”) leur “force de travail”. Devant ces conditions inhumaines et l’absence de scrupules de ceux qui tirent profit de cette “exploitation de l’homme par l’homme”, les analyses de l’économiste Marx fournissent la matière d’une politique militante contre le capitalisme industriel, dont l’auteur du Capital prédit d’ailleurs l’auto-destruction.

Dans cette perspective économique, le combat politique du mouvement ouvrier des années 1870-1930 vise l’amélioration des conditions de travail et d’existence. C’est paradoxalement le chancelier conservateur Otto von Bismarck (1815-1896) qui, dans sa perpétuelle lutte contre le socialisme au sein du système pseudo-parlementaire de l’Allemagne impériale, introduit les premières législations favorables aux travailleurs. On peut lire dans l’article de Wikipédia qui lui est consacré :



    Pour surmonter la situation difficile qu’il rencontre face au parlement, Bismarck essaie de réduire l’importance des partis politiques. Il choisit de centrer les débats autour de la politique sociale et économique et, symbole de cette orientation, il occupe personnellement le poste de ministre du Commerce de 1880 à 1890. […] Au départ, seule une assurance couvrant les accidents est prévue, puis vient ensuite l’idée d’y ajouter une assurance maladie, une [pension] d’invalidité et un système de retraite. […] Avec cette législation sociale, Bismarck pose les bases d’un système de sécurité sociale moderne, mais il n’atteint […]  pas ses objectifs politiques. Ses tentatives de couper par la racine le socialisme allemand tournent court, tout comme […] ses tentatives d’affaiblir les partis au profit des pouvoirs publics. Cela démotive Bismarck de continuer dans cette voie. Il ne met en place l’assurance invalidité et [le système de] retraite en 1889 que par sens du devoir, sans conviction.



Avec l’avènement du Front Populaire (1936-1938), la condition ouvrière s’améliore en France. L’encyclopédie en ligne nous apprend que :



le 7 juin 1936, les accords de Matignon furent signés par la CGT et le patronat, à l’initiative du gouvernement. Ces accords mettaient en place entre autres le droit syndical et prévoyaient une hausse des salaires de plus de 7 à 15 % selon les branches soit environ 12% de moyenne sur toute la France. Quelques jours plus tard, bien que ces mesures ne figurent pas dans le programme du Front populaire, par deux lois votées par le Parlement, les premiers congés payés (2 semaines) furent instaurés, et la semaine de travail passa de 48 à 40 heures. Pour les ouvriers et employés partant en vacances, Léo Lagrange créa des billets de train avec 40 % de réduction, qui existent toujours.



Une lutte acharnée a également conduit à la création de la Sécurité sociale en 1945 :



    La loi du 9 avril 1898 encourage l’employeur à s’assurer pour faire face aux demandes d’indemnisations de ses salariés accidentés. Un premier système d’assurance vieillesse devient obligatoire pour les salariés par la loi du 5 avril 1910, mais le montant des retraites demeure très bas et l’âge de la retraite, 65 ans, est très élevé par rapport à l’espérance de vie des ouvriers à cette époque. – Par les lois du 5 avril 1928 et du 30 avril 1930, les salariés bénéficient d’une assurance maladie, maternité, invalidité, vieillesse et décès, adaptée par la loi du 30 avril 1928 aux agriculteurs. […] Pendant la guerre, le Conseil national de la Résistance intègre à son programme « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ». […] En France, le plan est mis en œuvre par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 : il généralise et uniformise les prestations, sans toutefois remettre en cause les structures. – La sécurité sociale moderne est organisée selon un mode « bismarckien » paritaire :




  • elle est financée par les cotisations des employeurs et des salariés ;
  • elle est gérée par l’ensemble des partenaires sociaux (syndicat et patronat).

 


BILAN




Dès lors, la PRAXIS peut constituer le troisième terme d’une relation auparavant binaire entre le POLITIKOS ou “L’Homme d’État” et l’ensemble des citoyens – civitas – qui, dans un système démocratique, ont vocation à élire et destituer leurs dirigeants.



Dans sa tâche de représenter ce qu’il est convenu d’appeler – avec un singulier très significatif – “le peuple”, le politique ne peut éviter de se confronter à cette matière  – aux conditions matérielles de l’existence – qui déterminent en profondeur – et non à la surface rhétorique ou dans la virtualité de l’imaginaire – sa relation au citoyen, et la représentativité que celui-ci peut accorder à l’Homme d’État.



Habile politicien, Bismarck a compris cet enjeu essentiel. Et ses successeurs totalitaires également. C’est d’ailleurs l’axe principal de leur réussite : parallèlement à un nationalisme radicalisé, de plus en plus hystérique, le discours militant des organisations ouvrières du 19e Siècle se condense en une idéologie nouvelle, transformée en instrument de pouvoir par une nouvelle génération de fonctionnaires pour réduire à néant la Démocratie européenne dans l’obsession bipolaire du fascisme et du stalinisme avec le terrible résultat de 60 millions de morts, en grande partie civils. Une nouvelle bipolarité voit ensuite le jour dans la confrontation USA-URSS qui se matérialise avec la construction, au cœur de l’Europe, du Mur de Berlin (1961-1989). – On saura un jour si la mise en œuvre démocratique de l’Europe politique peut éviter, au 21e Siècle, les catastrophes du siècle précédent, qui reste pour l’instant le plus meurtrier de l’Histoire.Dans cette logique binaire, qui traverse la politique comme un rideau de fer, mais qu’il est vain de vouloir annuler avec un “gouvernement d’ouverture” ou une “grande coalition”, voire une “union nationale”, le tiers exclu (tertium non datur) reste toujours ce que l’on peut appeler les conditions de vie ou – en termes plus philosophiques – la praxis d’exister.
 
 
Le ballet médiatique auquel on assiste actuellement, avec son lot de personnalisations, de publicités, de faits divers, de divertissements, contribue à passer sous silence les conditions d’existence de la plus grande partie des citoyens : ouvriers, paysans, artisans, employés, chômeurs, étudiants, retraités, enfants.
 
Il faut s’interroger sur le rôle de l’État dans ce contexte. Deux conceptions principales – le libéralisme et la social-démocratie – s’affrontent : la première affirme que l’État doit intervenir le moins possible, que la législation sur le travail doit être extrêmement “souple” – notamment par temps de crise -, que les impôts et les taxes doivent être réduits, au profit des employeurs et des entreprises. En sachant que les impôts et les taxes permettent à l’État d’augmenter son assistance aux “personnes en difficultés” – si nombreuses par temps de crise -, d’assurer un enseignement, une formation publiques convenables à tout le monde, un système de soins et de retraites accessibles à tous, on comprend que l’application à la lettre des principes libéraux reviendrait à la suppression de l’État social, défendu par l’autre camp politique.
 
Dans le contexte de cette discussion, on oublie souvent que l’État social n’est que la matérialisation des luttes qui ont été menées au cours des siècles pour obtenir une amélioration des conditions de vie. – Un oubli qui est tout à fait dans la logique du tiers exclu.

 

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